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Un hommage imparfait, mensonges et demi-mensonges

En réponse à André Gunthert à propos de la couverture du Nouvel Obs représentant Simone de Beauvoir nue

mercredi 30 janvier 2008, par Philippe De Jonckheere



En réponse à l’article d’André Gunthert à propos de la couverure du Nouvel Obs représentant Simone de Beauvoir nue.

André

Je trouve votre analyse remarquable et je lui trouve une immense qualité, celle de prendre du recul et de s’être donné le temps pour cela, puisque cette affaire est désormais « derrière » nous. Pour ma part, je n’ose plus en parler sans peur d’être suspecté de vouloir attirer l’attention à nouveau sur moi, du fait de celle déjà reçue sur le sujet. Du coup je suis drôlement content de trouver tous ces éléments d’analyse à froid dans votre article.

D’autant, et c’est précisément cela qui m’intéresse, que votre article élargit les limites du débat sur cette question de la retouche, avec cette notion assez juste finalement de ce qui est de la recherche d’équilibre et du contrefait.

Pour bien la comprendre je pense qu’il faut redire ici qu’historiquement la photographie a toujours posé ce problème d’équilibre des valeurs du tirage. Ainsi à ses tout débuts était-il fréquent que des opérations de retouches avec des outils autres que ceux de la photographie comme on l’entend plus tard à l’ère de l’argentique, comme le crayon et le pinceau, pour contrecarrer les limites d’alors du medium. Puis la chimie a fait des progrès et avec elle la possibilité de jouer sur la luminosité et sur le contraste (d’où d’ailleurs la difficulté aujourd’hui de faire des tirages équilibrés d’après des plaques négatives assez anciennes, puisqu’alors la recherche du contraste se faisait dans le développement du négatif pour tirer ensuite sur des papiers assez doux. Les papiers d’aujourd’hui, ne faudrait-il pas dire hier, sont plus durs et on préfère, ce qui permet de retarder le moment des choix, au contraire, travailler sur des négatifs plus doux dans lesquels on garde le plus de nuances possible en réserve.

Ensuite vient la question du masquage et du réquilibrage (ce qui, encore une fois, pour m’être amusé à partir de l’original d’Art Shay, mais était-ce l’original ?, sous Photoshop, est l’essentiel de la retouche pour la couverture du Nouvel Obs) qui effectivement marque des frontières très floues. L’exemple très décoratif des photographies de Salgado n’est pas un mauvais exemple. Dans un premier temps ses films sont surexposés, puis surdéveloppés, ce qui peut paraître paradoxal, en tout cas ce qui produit des tolles qui donnent bien du fil à retordre à ses tireurs, tout cela pour donc un effet décoratif, explosion du grain, halos de lumière dans les hautes lumières, détails dans les ombres, et au final une dramatisation outrée des scènes photographiées, à ce titre il est intéressant que les photogaphies de Salgado quand elles représentent ce qui nous est assez proche — je pense à une série de photographies de cheminots en France — ont, à peu de choses près, la même lumière que des photographies d’univers qui nous sont tout à fait étrangers, les mines d’or à ciel ouvert du Brésil, ce qui inscrit assez malhonnêtement les conducteurs de train en France dans la même représentation du travail que les mineurs brésiliens, à demi-nus dans la boue. Et pourtant nous ne sommes pas légion à trouver à redire à cette malhonnêteté de Salgado parce qu’il est institutionnel, c’est-à-dire, un soit-disant « grand » de la photographie, au même titre, finalement, qu’Eugene Smith dont la distorsion des tirages, selon des procédés différents — notamment la descente au féricyanure de potassium — était de même ampleur. Les photographes, avec la complicité de leur tireur, sont les premiers menteurs. Les premiers coupables d’esthétisation de leurs images.

Est-ce que, de ce point de vue, nous n’attendons pas de la photogrpahie un service qu’elle ne pourra jamais nous rendre, celui de nous rapporter des reliques de la vraie croix ? Et quel avantage tirons-nous de ces reliques ? Pour le croyant une écharde de bois dont on lui assure qu’elle vient de la vraie croix est un bien inestimable, l’objet d’un culte en soi. Pour l’athée ce n’est qu’une écharde de bois et le sujet de ses moqueries à propos de la crédulité du croyant. Lorsque l’on s’en remet à une photographie pour nous donner quelque enseignement à propos de ce qu’elle représente, on accepte en fait de chausser des lunettes très déformantes, qui augmentent beaucoup notre perception de la réalité, ce qui comme une solution de contraste injectée à une personne subissant un scanner, aide effectivement à voir ce que l’on cherche à comprendre, mais on ne doit pas ensuite oublier que tout le temps de cet examen, notre perception était faussée par les lunettes. Pareillement qu’est-ce que la réalité visuelle pour une personne très myope ?, ce qu’elle parvient à voir grâce à des lunettes ou ce qu’elle perçoit sans ? On doit à la vérité de se poser la question des déformations de notre oeil. Et il semble, étant donné notre crédulité vis à vis des images et de leurs mirages qu’on se pose cette question insuffisamment.

Par ailleurs, comme si ce n’était déjà pas suffisant pour nous leurrer, les limites déjà poreuses du jeu de la photographie avec un de ses sujets d’études, la réalité, permettent un creuset confortable pour les faussaires. Dans son livre, le Commissariat des archives, Alain Jaubert, a collectionné de nombreux exemples de photographies retouchées, parfois plusieurs générations de retouche, d’images à la très grande portée politique. Parce que c’est celà aussi la photographie, une manière d’invention du professeur Tournseol, géniale, mais pas très bien réglée, et dont les applications dépassent très largement les intentions dénuées de toute perversité de leur inventeur. La photographie n’est pas en soi une mauvaise invention, elle est seulement dévoyée de ce qu’elle fut conçue pour embrasser — ce dévoiement pourrait bien dater de Niepce et Daguerre, par rapport à l’utilisation plus poétique de la photographie d’Henry-Felix Talbot. Or en la matière avec l’arrivée de la photographie numérique et des facilités immenses qu’elle permet, il semble que le progrès soit plus vif que la réflexion éthique, un peu à l’image des manipulations génétiques dans lesquelles les avancées scientifiques sont nettement plus rapides que la compréhension éthique et politique qui devrait réguler le cadre des recherches.

La prudence voudrait que l’on considère toute photographie comme un mensonge potentiel, un arrangement plus ou moins honnête avec la réalité, or une manière de crédulité ou de paresse intellectuelle nous fait prêter à la photographie des vertus qui ne seront jamais les siennes. Ou encore on prête au prestidigitateur un pouvoir mental qui n’est pas le sien parce que nous sommes bernés par la rapiditié de ses manipulations. Epatés par la qualité des décalques que permet la photographie, on en oublierait presque que son champs d’étude est tridimensionnel quand elle même ne présente que deux dimensions, qu’elle n’est qu’une représentation.

A ce titre il est indicateur que la société dans laquelle nous vivons et qui fait donc la part belle aux images et leurs représentations, est une société malade et fictionnelle, que cette fiction est la somme des approximations qui mises bout à bout finit par tisser un récit qui n’est pas celui du monde, mais celui de sa représentation. Or dans un monde qui n’est plus fait que de ses représentations, pour s’orienter fiablement, il n’est plus qu’un seul salut se fier aux moins fausses des représentations, contre les plus fausses, ce qui est dangereux parce que l’on perd de vue que ce sur quoi on s’appuie est d’une solidité toute relative. Par exemple dans l’épisode de la photographie judicaire d’O.J. Simpson (mug shot) reprise simultanément par les deux plus grands hebdomadaires nationaux américains, Time et Newsweek, Newsweek est passé pour un paragon de vertu face à son concurrent outrancier, la maladresse des faussaires de Time ayant fait oublier que l’image qui faisait la couverture de Newsweek avait aussi été maquillée et travestie, mais beaucoup moins. C’est dans ce « beaucoup moins » que nous acceptons de vivre lorsque nous donnons du crédit aux photographies.

Il y aurait bien un espace de résistance possible, à l’intérieur même du cyclone, et qui consiste à manipuler soi-même les images dont nous sommes récipiendaires, ajouter du mensonge au mensonge, rendre les coutures visibles, en quelque sorte expliquer au public du prestidigitateur comment fonctionnent ses trucs. Au risque de beaucoup décevoir son public. Et d’encourir la colère du prestidigitateur.

Parce qu’il convient aussi de se poser la question de savoir à qui profitent les mensonges de la photographie ? Alain Jaubert y répond de façon historique. Dans le cas de la couverture du Nouvel Obs, la question se pose également, pourquoi cette hâte, seulement en couverture, de travestir l’image d’origine ? Pour vendre du papier. Et comme l’explique peut-être de façon un peu carricaturale Daniel Schneiderman, mais néanmoins en allant dans le bon sens, parce que l’impératif économique a pris le pas depuis longtemps sur l’éthique du journal, et l’intérêt économique dominant se sert depuis fort longtemps des images et de leur pouvoir pour asseoir sa domination. Les réactions outrées de la rédaction du Nouvel Obs en droit de réponse à l’article de Daniel Schneiderman dans Libération sont des justifications biaisées à cette collaboration.

Parler d’un « hommage parfait » avec cette photographie à Simone de Beauvoir c’est accepter de tordre le langage pour renverser le sens. C’est d’époque.


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