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Samy Frey pédalait, pédalait, pédalait...

Samy Frey reprend son spectacle à partir de « Je me souviens » de Georges Perec au Théatre de la Madeleine.

L’obscurité est faite, le silence aussi. Dans le noir on entend un imperceptible frottement et puis une petite lumière faiblarde commence à trouer le rideau de scène, puis un filet de voix égrenne : « je me souviens que Reda Caire est passé en attraction au cinéma de la porte de Saint-Cloud ». L’obscurité est maintenant percée tout à fait par une lumière, derrière elle, une silhouette sombre besogne et poursuit : « je me souviens que mon oncle avait une 11 CV immatriculée 7070 RL2 ». Les masses sombres qui se découpent désormais tout autour de la silhouette dessinent approximativement, à la manière des dessins d’enfant, des montagnes obscures, et parmi elle, un homme est juché sur un vélo, il pédale, c’est la lumière de sa dynamo qui éclaire la scène, et surtout, le public, le cycliste continue de réciter : « je me souviens du cinéma les Agriculteurs, et des fauteuils club du Caméra, et des sièges à deux places du Panthéon. » Plus tard dans le spectacle, à la faveur d’un éclairage graduellement moins parcimonieux, on reconnaîtra l’homme, l’acteur et sa voix à la fois douce et monocorde, une voix qui porte peu mais qui se tient au creux de l’oreille de tous, cet homme, c’est Samy Frey, qui, pédalant, récite les je me souviens de Georges Perec.

Le spectacle de Je me souviens de Samy Frey reprend à son compte le mot d’ordre d’Antoine Vitez, en son temps, faire théatre de tout. Georges Perec a écrit Je me souviens en 1978. Ce texte inspiré de I remember de Joe Brainard, est une longue énumération, toutes préfixées, par la locution je me souviens puis suivie de toutes sortes d’articles, ritournelles enfantines, noms de cyclistes, de personnalités politiques, de musiciens, de figures historiques, de sportifs à la renommée brève, d’acteurs de cinéma, d’événements minuscules ou au contraire au retentissement planétaire, de calembourgs et autres astuces éculées, de souvenirs d’après-midi, sans doute pluvieuses, passées à vérifier que les nombres dont les chiffres donnent un total de neuf sont divisibles par neuf, et tant d’autres connaissances également infimes.

L’argument scénographique qui veuille que le récitant de cette énumération de faits et savoirs minuscules soit perché sur un vélo et qu’il pédale, à bonne allure &#151 le vélo ne se meut pas, en revanche les roues elles sont mues, paradoxe obtenu, par une ingénieuse base sur laquelle le vélo est perché, et qui par un système de rouleaux, qui enchâssent les roues, empêche le vélo d’avancer en dépit de son cycliste qui pédale rapidement &#151 avec quelques accélérations et quelques ralentissements, un passage en danseuse même, cet argument peut paraître d’une part mince et d’autre part arbitraire. Il n’en est rien. Très rapidement un rythme s’installe et le coup de pédale alerte et continu du cycliste récitant devient le pendant du ressassement du préfixe je me souviens à chaque article de cette mémoire. Par son implacable monotonie le jeu de l’acteur-cycliste épouse l’ânnonement du texte. Et c’est en quelque sorte le seul artifice de cette récitation qui ne privilégie aucun des 479 souvenirs énoncés, qui sont ainsi donnés sans hierarchie. Les ritournelles et airs de chanson qui figurent en italique dans le texte sont chantés, ni très fort ni très haut, le bruit des klaxons des voitures d’antant (rheuh-rheuh) est imité, mais sans que ce soit là le moindre effort pour contenir l’inexorable déversement de ces articles de la mémoire.

Le décor est un peu mobile qui donne à imaginer le cycliste traversant un paysage de montagnes très sommairement figurées, donc, par des tentures, incidemment éclairées, assurément une représentation destinée à plonger le texte dans le domaine de l’enfance, le berceau de la mémoire, et à ceux familiers de la biographie de Perec, ils sauront reconnaître l’importance de ce souvenir enfantin de la montagne, qui avait caché, à Villard de Lans, Georges Perec enfant juif, aux Nazis dans leur entreprise de saccage de l’humanité. Le pire, s’agissant du seul Perec, n’avait cependant pas été évité, puisque la mère de Georges Perec avait certes réussi à cacher son fils mais n’était pas parvenue à échapper à la terrible industrie. Ce décor onirique et inquiétant, parce que sombre et distendu, de même qu’une bande-son très feutrée, manière de magma sonore à la limite de l’audible, rappelent avec beaucoup de discrétion, par allusion distante, cette partie la plus obscure de cette recherche de mémoire, de même que le texte effleure seulement cette enfance assombrie &#151 37 Je me souviens qu’à la fin de la guerre, mon cousin Henri et moi marquions l’avance des armées alliées avec des petits drapeaux portant les noms des généraux commandant des armées ou des corps d’armées. J’ai oublié le nom de presque tous ces généraux (Bradley, Patton, Joukov, etc.) mais je me souviens du nom du général de Larminat. Et 268 Je me souviens que pendant son procès, Eichmann était enfermé dans une cage de verre.

La récitation se poursuit, toujours en pédalant, un peu d’essoufflement est parfois perceptible dans la voix de Samy Frey et la transpiration gêne de temps en temps l’acteur qui s’éponge en quelques gestes discrets. Dans le « jeu » de l’acteur, cette fatigue n’est pas feinte, mais c’est elle qui lentement, et de façon de plus en plus lancinante, donne corps au texte, cette énumération de ce qui serait sûrement enfoui si cela n’avait pas été, avec effort, non seulement remémoré, mais aussi écrit, comme pour préserver la mémoire, lui épargner des effort inutiles, et lui permettre donc de nouvelles extractions : de même que l’acteur cycliste pédale sans avancer, il s’épuise, et pareillement sans cesse convoquée la mémoire s’amenuise, ne remontent en surface que des bribes de plus en plus lointaines et privés d’un contexte aidant. La mémoire est un effort, souvent douloureux, nous obligeant à creuser de plus en plus profondément, parce que ce que avions jusqu’alors de vie est à jamais enfoui. Les mines que nous forons sont de plus en plus profondes, les galeries les plus adventices ne nous rapportent que très peu de matière. Cette masse indifférenciée comme perdue sur un fond de grisaille où la lumière n’a accès que par intermittence et semble même de jour en jour se faire plus rare, quel langage serait assez chargé de désir pour lui donner relief et couleur, à moins de recourir aux artifices d’une transfiguration mensongère ? (Louis -René des Forêts in Face à l’Immémorable). Notre travail de mineur peut facilement passer, par malchance, à côté d’une veine prometteuse, et il n’en saura jamais rien, c’est dire si ces gesticulations sont vaines. Aussi désespérés et agités qu’elles soient nos tentatives de retenir un peu tout de même de cette matière impalpable sont vouées à l’échec, en effet, bien sûr, ce qui est retenu là, au prix de tant d’efforts, deviendra insigifiant aux générations futures : qui se souviendra alors des flippers sans flipper, de l’enlévement du petit Peugeot, de Mowgli Jospin, d’André Le Troquer, des slogans publicitaires de la margarine à l’époque de la cuisine au beurre, des coureurs cyclistes des années cinquante et de leur chambre à air de rechange nouées autour des épaules en huit ? De même que le cycliste nocturne éclaire un peu de la route qu’il parcourt, la chemin qu’il a déjà parcouru retourne aux ténèbres. A la fin du spectacle Samy Frey est dos au public, il pédale, en silence, jusqu’à l’épuisement, la scène n’est plus éclairée, le fond de la scène est lui faiblement illuminé par le petit phare avant de son vélo, le cycliste cesse de pédaler, à bout de souffle, et pose un pied à terre, dans le noir. Rideau.

A la fin de Je me souviens, Georges Perec avait demandé que quelques pages blanches soient laissées sur lesquelles le lecteur pourra noter les « Je me souviens » que la lecture de ceux-ci aura, espérons-le, suscités. C’est en récitant, encore et encore, et en pédalant encore et encore que Samy Frey, remplit ces pages laissées blanches pour être prolongées par d’autres.

Je me souviens que j’étais souvent obligé de débrayer la dynamo de mon vélo dans les côtes nombreuses de Garches, le soir, en hiver, en rentrant de l’entraînement de volley-ball, parce que son frottement ajoutait de trop à l’effort de la montée, je n’étais alors pas très rassuré par les alentours sombres, contre lesquels l’éclairage flaiblard de mon vélo aurait pourtant lutté avec peine.