Comme il est impressionnant le long plan séquence qui ouvre Rosetta des frères Dardenne, caméra à l’épaule, et qui suit de dos l’immense déplacement d’énergie d’Emilie Duquesnne, comme si elle livrait, en un seul (long) plan-séquence, la matière dont est fait son personnage ! Et dans le cinéma fictionnel, ils ne sont pas si nombreux les films qui parviennent à restituer justement cela de la vie quotidienne, son énergie vraie, et comment, justement, il est tellement difficile de recréer, pour le filmer, ce qui se produit tous les jours.
Jean-Pierre et Luc Dardenne ont justement ce talent très enviable. Par une attention remarquable aux détails et un dépouillement impressionnant du décor, ils parviennent à ce petit miracle. Pas un seul effet de décoration dans l’appartement dans lequel vit le couple officiel du Silence de Lorna, rien aux murs et juste le motif exécrable des rideaux, c’est qu’ici on fait semblant de vivre, et n’y vivant pas pleinement, et n’y partageant rien, une partie de crapette de temps en temps, c’est-à-dire rien, beaucoup de choses finissent par devenir transparentes. En dépit de cette existence purement administrative, deux personnes faussement mariées pour une obtention de nationalité belge, la neutralité ne parvient pas à demeurer intacte. Et le désordre de la vie finit par reprendre ses droits. La captation de cette éclosion est miraculeuse, bref accouplement contre une porte d’entrée tout juste refermée sur la violence du monde, la tendresse s’insinuant miraculeusement entre les corps.
L’économie des moyens qui permet à cette fragilité d’exister se retrouve également dans le scénario dont il est étonnant qu’un argument aussi bref des histoires grossières de trafic de nationalités et de mariages blancs puisse être développé de la sorte et donner lieu à une telle tension dans le ralentissement, et que tant de détails-clefs puissent passer sur le visage impassible de son actrice principale, qui répond volontiers par oui ou par non, sans beaucoup développer, trois sourires dans un film où elle est de tous les plans, des larmes une fois, et, une autre fois, un sanglot rentré.
C’est aussi qu’il faut être bigrement attentif devant ce cinéma anti-démonstratif pour ne pas en manquer les nuances, deux exemples, c’est alors qu’elle touche au but, visitant le futur snack que Lorna finit par dégringoler et être rattrapée par la fange de laquelle elle tentait de s’extraire, et de fait, sa visite est interrompue par un malaise alors qu’elle monte au dernier étage de la maison qu’elle vient de signer, elle n’atteindra jamais ce dernier étage, comme se dérobe sous elle la promesse d’une vie plus tranquille dans laquelle on s’appartient. Par ailleurs elle est enceinte d’un mensonge puisqu’elle s’imagine être enceinte, ce qu’elle n’est pas, et elle fait perdurer ce mensonge fruit d’une existence qui ne faisait que de se nourrir de mensonges : aux yeux de l’administration belge elle était la femme de Claudy Moreau, aux yeux duquel elle n’était qu’une étrangère en quête de nationalité, mais certainement pas la complice d’un complot qui allait lui coûter la vie à lui, qui ignorait tout de l’appartenance de cette fausse épouse à un gang de truands albanais, dont elle est, plus qu’elle ne le voudrait sûrement, l’objet manipulable, son amant étant de fait de mêche avec le faiseur de mariages blancs, chacun gardant par devers lui des cartes en réserve, à l’image de toutes ces petites enveloppes d’argent, comptes séparés et comptes joints, qu’on se garde bien de toutes les mettre dans le même panier. N’étant finalement pas la même femme pour autant de personnes et d’institutions, impassible en apparence dans ce dédale d’illusions, on est figé lorsqu’elle finit par se parler à elle-même, et au delà d’elle-même à cet enfant qu’elle porte sans le porter vraiment, ce que nous apprenons, par la même indiscrétion que l’apprend son truand marieur.
Et en réembobinant la pelote sur elle-même, on comprend bien comment, naturellement cette histoire un peu simple en apparence de commerce d’identité, recèle de complexités, c’est de son mari, qu’elle tente de sauver, qu’elle n’est pas censée aimer, qu’elle finit par devenir amoureuse, quand, dans le même temps, l’amant qui était son hâvre faisait partie de ses manipulateurs. Tout comme dans Rosetta la caméra ne suivait qu’un seul personnage, la caméra des frères Dardenne ne suit que le personnage de Lorna, et en tant que spectateur du film, on finit par ne savoir que ce qu’elle sait elle-même, on voit où elle trompe son monde, mais tout comme elle, on ne peut pas être certain de ce qui s’ourdit dans son dos à elle, on finit alors, évidemment attaché à ce personnage par la force des choses, puisqu’on ne suit qu’elle, par avoir peur avec elle et pour elle, ce qui conduit le film à une tension sans cesse montante, une interruption brève, les deux époux nouveaux amants chez le serrurier, puis, incroyable rupture qui éloigne d’un seul coup brutal aussi bien dans son script que dans le fait même de cette mort que l’on croyait, à tort, déprogrammée, tout comme sera annulé le second mariage blanc, rendant la mort du premier mari inutile, tous ces ressorts de narration étant très soigneusement imbriqués le personnage du mari, et de nouveau une tension qui ne baisse plus jusqu’à la fin, le répit fut bref, la rédemption finale est fragile. Dans cette compréhension a posteriori des différents temps du film et de ses alliances respectives, le spectateur accuse le même retard que ses personnages. Cette précision très haute du scénario est d’autant plus étonnante qu’elle est enfouie dans des détails, des histoires de clefs perdues, de téléphones portables décrochés au mauvais moment et d’argent liquide qui est sans cesse recompté et auquel il finit toujours par manquer une fraction.
Le cinéma des frères Dardenne est une merveille de symboles camouflés dans l’existence quotidienne, grâce auxquels, malgré tout, les personnages finissent par acquérir une épaisseur ou une hauteur qui n’est pas la leur, destins tragiques desquels ils ne peuvent échapper qu’à un prix déraisonnable. Et il y aurait aussi à dire sur le fait que ce soit des hommes et des femmes qui aient de telles dettes à acquitter, dans l’espoir de vivre plus librement dans une société qui n’est pas douce.