J’ai fait l’expérience. C. de Lignes de fuite par le truchement d’un ami commun m’a fait parvenir une photographie d’Art Shay représentant Simone de Beauvoir, de dos, nue, devant un lavabo, se recoiffant, à Chicago, vraisemblablement dans l’appartement de Nelson Algren. Et cette image, je l’ai fait rejoindre, par des manipulations successives sous Photoshop, celle que vous trouverez en une du Nouvel Observateur cette semaine, titrant, « Simone de Beauvoir la scandaleuse ». Franchement sur ce coup-là au Nouvel Obs, ils auraient du faire comme d’habitude, une photographie de Sarkozy et le titre « le calaire des sadres » et le tour était joué. Mais non ils avaient un article de fond sur Simone de Beauvoir, d’ailleurs à la maigreur du dossier en question, qui ne doit pas contenir de très grandes nouveautés à propos de l’écrivain, j’ai beau mal la connaître, je n’apprends rien à sa lecture, c’est à se demander s’ils n’avaient tout simplement pas envie de mettre cette photographie d’Art Shay en couverture, une sorte de caprice de directeur artistique, mais passons.
Dans Lignes de fuite on fait utilement remarquer que ce n’est pas demain la veille qu’un hebodmadaire national fera sa couverture avec une photographie des fesses de Sartre si toutefois une telle chose existe. Et de mettre cela en équation que même la chute de l’Union soviétique a eu lieu. Manière de dire que la paix au Proche Orient est sans doute plus atteignable que l’égalité des sexes. J’en ai bien peur effectivement.
A mon sens cette grossièreté, sans parler de sa lâcheté, j’imagine la lettre que Simone de Beauvoir leur aurait écrite si au Nouvel Obs ils s’étaient aventurées sur ce genre de pente très savonneuse de son vivant, à l’auteur du Deuxième sexe, s’augmente d’un traitement post-image très étonnant.
Donc en supposant que le maquettiste du Nouvel Obs ait, à peu de choses près, les mêmes méthodes de travail que les miennes, la séquence suivante d’opérations a été produite à partir de l’image orginale d’Art Shay.
1. Recadrage — cela paraît peu de choses mais cela permet de faire disparaître le siège des toilettes sur la droite sur lequel sont notamment posés, c’est une supposition, les vêtements de Simone de Beauvoir, de même que de montrer un peu moins du carrelage lépreux de la salle de bain.
2. Eclaircissement général de l’image et légère augmentation du contraste — ce qui permet étonnamment de donner à cette salle de bain des airs nettement plus fastueux que ceux de la salle de bain de Nelson Algren — qui habitait alors dans Wicker Park, une rue de ce quartier porte désormais son nom, et qui était un quartier assez misérable de Chicago jusqu’au début des années 90 — à l’éclairage blafard — à ce sujet l’image orginale d’Art Shay avant retouches numériques est percluse d’un grain épais et d’un contraste local fort qui sont les effets naturels de la sous-exposition dans des conditions lumineuses déplorables.
3. éclaircissements à l’aide de pastilles du mur du fond — là aussi pour donner une mise plus luxueuse à cette salle de bain typique des appartements de Wicker Park. Il se trouve, hasard fortuit, que j’ai repeint quelques une de ces salles de bain dans mon ancien quartier, j’ai le sentiment de toutes les revoir sur cette photographie.
4. On s’attaque maintenant plus précisément au corps de Simone de Beauvoir. Eclaircissement à la pastille de tout le haut du corps, notamment les bras, rendus plus fluides, des rides aux épaules sautent, de même que ce qui paraît être des tâches de rousseur sur l’image orginale d’Art Shay.
5. L’éclaircissement, toujours à la pastille, des fesses et du haut des cuisses permet d’une part de les rendre plus visibles, mais aussi de gommer un peu la largesse des hanches et du haut des cuisses.
6. De même avec les jambes.
7. Sur la fesse droite, quelques boutons disparaissent sous quelques coups de tampons de clônage.
8. Et dans la cuisse droite, un peu au dessus du pli du genou, quelques coups de tampons de clônage permettent également de débarrasser cette pauvre Simone de Beauvoir qui n’en demandait décidément pas tant d’un peu de culotte de cheval.
9. Ajouter un calque de densité en lui donnant comme couleur de fond à faible opacité cette délicate couleur rose.
Je me demande bien ce que l’on fait dans cette galère. Publier en Une la photographie de Simone de Beauvoir nue. Et ensuite s’acharner à faire ressembler cette femme des années 40 à une femme d’aujourd’hui. J’ironise souvent à propos de l’empressement des médias à tendre des microphones à des sportifs sachant à peine terminer une phrase et que sûrement on demandera bientôt à des poètes de crouler sous des haltères bien trop lourdes pour eux ou à des philosophes de s’affronter au football, et je pensais, fidèle aux Monty Python donc, grossir beaucoup le trait.
Et pourtant cette semaine le Nouvel Obs s’est évertué à faire ressembler Simone de Beauvoir à Laure Manaudou. Peigne-culs.