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La Broutagne, bientôt une île

J’ai vu cette affiche faite avec des moufles dans le Super U du coin… Approchons-nous un peu de ce tamis merdouilleux de couleurs illisible : le slogan évoque la nécessité de décider de sa culture… « décider » de sa culture ? Voilà où conduisent les abus d’approximations terminologiques dans les médias, le mot culture servant à peu près à boucher tous les trous lexicaux on peut se livrer à ce genre de déclarations absurdes sans que personne ne bronche ; mais de quoi parlent-ils ? Si c’est d’érudition, je ne vois pas en quoi la mienne ou celle de mon pote Alphonse les regarde, ou plus exactement je vois très bien en quoi elle ne les regarde pas ; c’est de toute façon tout à fait hors-sujet. S’il s’agit des faits collectifs, des formes de comportements acquises caractérisant une société, comment peut-on en « décider » ?

Bin comme on décide d’être Brouton à Rennes, par exemple. Mais c’est vrai que vous n’êtes pas au courant, mes chers lecteurs jacobins d’amour : une partie de cette agitation sert à inventer entre mille autres conneries nostalgico nunuches un passé brouton et un nom brouton à une ville gallèse. On s’en branle ? On devrait, mais y’a pas toujours de quoi se marrer, hélas…

Et qu’est-ce qui lui arrive, à la foule mal pixellisée par un effet Photoshop j’apprends-l’art-en-deux-clics-de-souris, hmm ? Hé bien elle se transmue en bagad [1] grâce à la magie de l’infographie, des collages baclés et de la bêtise unifiés. Ça doit être ça, je suppose, la réunification réclamée un peu plus bas sur l’affiche… Belle perspective d’avenir en tout cas ; avec ce genre de décisions culturelles je nous donne trente ans pour peindre à poil dans des grottes.

Ils sont tout mimi les petits Broutons qui se réunissent pour protéger leur carré de patates contre cette saloperie d’État centralisateur : ils se serrent les petits coucoudes pour lui taper du pognon. Étonnant, non ? Alors on s’organise une petite manifestation avec une bonne partie de fonds publics (caca, l’État, caca les subventionnés ! Non, j’ai faux ? Pas TOUS les subventionnés ? Hé bien, faut faire une liste, les copains, une petite liste des bons et des méchants comme au bon vieux temps. En tout cas, les demandes sont claires sur cette affiche : « Transfert des compétences et des moyens de l’État à la Région ». Hé ! les RMIstes, va falloir lâcher vos privilèges d’assistés, hein, y’a TF1 qu’a besoin de pognon [2]) en pignant sur fond de bombarde (la bombarde, l’amie des pigneurs), on entame à contrecoeur un dialogue avec les Jacobins (pouacre) pour leur signifier que si la destruction méthodique de l’enseignement public ne vous arrache pas un poil de cul (décision du gouvernement de supprimer plus de 6000 postes au CAPES), on n’est jamais assez bien installé pour enseigner à six fils de bourgeois une langue imaginaire, quitte à faire passer 4,9 millions d’euros attribués à la culture broutonne (contre 3 millions jusqu’ici) pour un coup de poignard de l’ennemi éternel des Broutons, la France.

C’est assez rigolo de voir des mecs qui se disent de gauche (parce que le Brouton EST de gauche ; c’est comme ça, il n’a pas besoin de se signaler par la moindre idée ou action de gauche, c’est tout dans les cheveux ; épatant, non ?), se livrer au jeu favori du patronat : téter les mamelles de l’État toute l’année, et le mépriser publiquement dès qu’on prend la parole. Que les Broutons s’accommodent des méthodes de ces assistés insolents et sanguinaires que sont les industriels n’a rien d’étonnant1 : c’est bien dans un Super U - où il n’y a jamais d’autres affiches que promotionnelles vantant la dernière escroquerie du moment drapée dans une promesse d’économies - que j’ai vu ce minable placard. C’est qu’ils l’aiment bien, la Broutagne les industriels, miam (surtout sans syndicats, hein, ce serait une belle exception culturelle, ça, non, les copinous ?).

Parlons un peu de cette affiche consternante : ça peut vous apparaître comme un détail, mais ça nous en promet une belle de Broutagne, une Broutagne autonome, si on fait appel uniquement à des ressources locales : des affichistes incompétents jusqu’à la simple mise en page pathétique d’un site Internet [3] (on n’en voyait plus des comme ça depuis Mygale), des poètes à trémolos que même les morts ne nous envient pas, avec pour fond sonore l’assemblée des hernies à bourdons pleurnichant pour l’éternité, ça va devenir vraiment sympa ici, très d’avenir, de très bon goût, très de gauche, très chaleureux.

Bah, ça pourrait être pire, j’aurais pû naître Bavarois…

Notes

[1] Bagad : anciennement troupe de conneauds militaires dans le slip (1947, Dinan-les-trouffions), désormais troupe de conneauds militaires dans l’âme (1949, Carhaix-les-galettes), jouant uniformément de la marche qui couine sur des rythmes sans grâce pour les nostalgiques des guerres décoratives à jupettes.

[2] rappel : www.institut-locarn.com/qui-…

[3] Tout y pue l’amateurisme et l’enfantillage, de la typo Comic Sans à laquelle on attribue chez les épais le pouvoir magique de rendre sympathique celui qui l’utilise aux triplages des points d’exclamation qui trahissent le cornichon braillard et typographiquement nul. J’ai hésité longtemps à vous y conduire par un lien, mais même si ça vaut son pesant de lard frais ça me ferait bien chier de filer deux visiteurs aux guignols de « Tous à Rennes le 3 juin »