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L’ancien nouveau monde

A propos de L’incendie du Hilton de François Bon



Dans la nuit, les craquements de l’atelier de Martin étaient tels que j’en ai perdu le sommeil, me réveillant en sursaut, pensant des pas tout proches de moi, dans mon sommeil, pour ouvrir les yeux et trouver dans la pénombe la sculpture de Saint Barthélémy à tête de ventilateur qui avait les traits d’un agresseur redoutable. impossible de me rendormir après pareille frayeur, je me résouds à plonger dans la lecture de L’incendie du Hilton de François Bon, que je finis par lire dans les conditions même de son récit, au milieu de la nuit, privé de sommeil. Et, finalement, dans le temps de lecture, recommandé par son auteur, quatre petites heures, qui plus est, dans mon cas, volées à la nuit.

Au tout début de l’Incendie du Hilton, François Bon recommande d’en faire la lecture de façon contigue, dans, écrit-il, un temps de lecture qui coïnciderait avec le temps qu’a duré cet épisode, celui d’une alerte et de l’évacuation de l’hôtel Hilton de Montréal, où il résidait, invité pour le Salon du Livre de la ville, lequel se tenait par ailleurs dans le sous-sol même de l’immeuble de l’hôtel. Ce n’est pas un mauvais conseil de lecture, au contraire. Parce que ce conseil, et la contrainte d’écriture qu’il induit, écrire un récit dont lecture dure le temps même du récit, permet d’épouser le sujet même du livre, c’est-à-dire une fenêtre de temps, quatre heures au milieu de la nuit, pendant lesquelles la réalité de nos vies modernes, de notre époque, et, je vais y revenir, la structure et les rouages même de la métropole, seront parfaitement lisibles, selon un angle idéal, un angle d’éclipse.

Parce que la métropole a ses trucages qui demandent beaucoup de notre attention pour les dépister et s’en méfier, comme, dans l’Incendie du Hilton, la sensation d’ascenceur qui ne parcourerait qu’un étage ou deux et qui en fait projette ses voyageurs d’une bonne quinzaines de niveaux — ce qui de façon surprenante se comprend à l’envers d’une visite dans le musée de la mine à Saint-Etienne, au cours de laquelle un trucage fait croire aux visiteurs qu’ils plongent dans les entrailles de la terre visiter la mine telle que l’ont laissée ses mineurs, plusieurs dizaines de mètres en sous sol, mais en fait il n’en est rien, cette reconstitution d’une mine est seulement dans l’immédiat sous-sol de l’entrée du musée. Et c’est, somme toute au prix de cet effort d’observation, de la capacité de déceler ce qu’il y a de commun à différentes expériences du continnuum que l’on peut effectivement l’éprouver et apercevoir ses failles. Comme toute oeuvre de déchiffrement, c’est la reconnaissance de séquences semblables qui permet de lentement décrypter le langage inconnu.

Dans le cas de la métropole — par métrople, j’entends la continuité désormais totale des villes entre elles, des sociétés entre elles, telle qu’elle est admirablement décrite dans l’Insurrection qui vient du Comité invisible — son mouvement et son agitation sont tels que très rares sont les espaces et les plis au milieu desquels il est possible d’apercevoir le fonctionnement menteur qui donne l’illusion de cette fausse continuité et la nécessité de s’y rendre, et ce ne sont que des concours de circonstances proprement extraodinaires qui permettent de les observer. Il faut pour cela à la fois un observateur aguéri — François Bon est cet observateur vif — et un dysfonctionnement, un accident dans la continuité, et enfin de l’intuition chez l’observateur pour ne rien perdre de cette mince fenêtre qui est ouverte peu de temps devant son regard.

Pour François Bon ce dysfonctionnement ce sera l’incendie en pleine nuit dans l’hôtel où il réside en vue de deux interventions au Salon du livre de Montréal, circonstances, ce voyage et son motif professionnel, qui, a priori, n’étaient pas prédestinés ni à cet accident ni à ses lecteures. Pour cela il faut effectivement que l’observateur accepte de regarder dans les plis apparemment les moins prometteurs du réel, comme de comprendre après-coup, qu’il y a un lien de sens direct entre cet hôtel de Montréal au Canada et celui, certainement plus modeste, mais pas moins normé, de Dreux, pour y suivre un stage de récupération de points de permis de conduire. L’observateur tendu qu’est François Bon, qui déplie les rouages d’un tel stage, justement parce que son observation est permanente, est effectivement équipé pour remarquer, dans la panique raisonnable de l’évacutation de cet hôtel d’une quinzaine d’étages au Canada, que l’évacuation est ménée par les pompiers, mais qu’une fois les hôtes délogés, leur relogement ne se fait pas de façon unitaire, ou encore que le personnel de l’hôtel est curieusement invisible pendant la crise et réapparaît quatre heures plus tard, lorsque la crise est résolue.

Il y a dans l’Incendie du Hilton le temps des observations, mais aussi celui du déchiffrement de l’énigme et de ses symboles, et séjournant dans un hôtel qui acceuille à la fois les stars locales du football américain et tout le milieu germano-pratin de l’édition française en visiteurs encombrants, puisqu’aussi bien ils dominent ce côté-là aussi de l’édition francophone, l’auteur égaré, observateur en alerte malgré tout, peut à la fois s’interroger sur, notamment, cette reproduction en manière d’exportation des us de l’édition française, de sa logique de domination, domination toute relative, et c’est assez drôle, quand les écrivains et éditeurs croisent dans les ascenceurs des joueurs de football américains professionnels qui les dépassent de plusieurs tête sans compter des largeurs d’épaules qui ne sont pas comparables, mais aussi domination inquiéte si l’on en juge par le contenu des interventions promises et les interrogations de ce monde vieillissant face à la numérisation progressive de ses formats. Vieux monde qui s’écroule que celui de l’édition, ce dont on ne s’attriste pas, si ce n’est, dans cette disparition, qu’il entraîne avec lui les livres. Il y a par exemple un personnage, que l’on soupçonne d’être fictif, en fait inspiré du Robbe Grillet du Buffet de la gare d’Angoulême, personnage anonyme appelé le vieil écrivain et qui, sans se rendre compte de la portée symbolique de cet incendie, continue de s’interroger sur les relations qui existaient entre Nathalie Sarraute et Samuel Beckett quand cette dernière l’hébergeait clandestinement pendant l’Occupation !

Finalement il s’agit d’un incendie, dont on ne perçoit même pas la fumée, au point que quand tout rentre dans l’ordre, que tous sont invités à regagner leurs chambres et tenter de finir cette nuit amputée de sa partie centrale, François Bon, lorsqu’il se lève le lendemain matin, s’interroge de savoir si justement tout ceci n’est pas qu’un rêve, une vision sans doute aveuglante de clarté, et que tout étant revenu à la normale, on remet en doute le dysfonctionnement, conditionnement de l’esprit qui a du mal à se rendre compte que c’est l’interruption de continuité qui est l’état naturel d’un système malade.

Habilement le livre se clot avec les notes prises pour la construction du livre, éclats précieux et éclairants et qui permettent de donner corps à ce que nous sommes précisément habitués à penser hallucination, quand nous sommes, en fait, aveuglés par notre lucidité. Cette construction hardie est un précieux outil formel, pas tellement pour ce qu’il donne à voir la pensée de l’auteur traversant de ses observations cette situation anormale et éclairante, mais pour ce qu’elle donne à voir l’auteur au travail quand il est précisément occupé à la transformation de cet épisode pour en faire un livre, un livre dont les effets de transparence restituent la vision fugitive de l’éclipse.

La rareté de l’éclipse étant, par ailleurs, la seule occasion possible de voir Mercure.