Où —
via L. — j’apprends, consterné, qu’un magasin de Belleville, vend des T shirts sur lesquels on peut lire en allemand et en polonais que l’entrée du parc est strictement interdite aux Juifs — vous vous imaginez vous, porter un T shirt sur lequel est inscrit, l’entrée du parc est strictement interdite aux Juifs ?
J’aimerais bien comprendre ce qui peut bien se passer dans la tête d’un fabricant de T shirts ou de débardeurs, lorsqu’il décide de reprendre une inscription dans deux langues qu’il dit ne pas maîtriser, l’Allemand et le Polonais, inscription qu’il aurait vue sur une photographie du ghetto de Lodtz.
Il y a deux hypothèses possibles à ce curieux fonctionnement cérébral. Soit le cerveau n’est effectivement pas branché, parce que qui peut encore ignorer que le mot
Juden en allemand signifie « Juif », que le Polonais et l’Allemand sont deux langues qui de fait ont été surtout associées sur des panneaux pendant l’occupation allemande, bref que l’on est là, en terme de signifiants en terrain miné.
Soit le cerveau du fabricant a tout de même quelques connections de vaillantes et alors il agit délibérément. Et il est donc antisémite.
Récemment je lisais cet article dans
le Monde Diplomatique,
Trop de Shoah tue la Shoah de Tony Judt, et en plus de ne pas trouver le titre très heureux, je trouvais l’article déroutant pour ce qu’il encourageait à une certaine forme de banalisation du crime nazi au motif qu’il faisait de l’ombre aux autres génocides de l’histoire et même de l’histoire plus récente.
En plein accord avec
Raul Hilberg, dans sa dernière édition de
la Destruction des Juifs d’Europe, qui avait donc ajouté un chapitre à propos du Rwanda, comme l’exemple même de l’inefficacité des incantations du « plus jamais cela », il n’en demeure pas moins dans mon esprit que le génocide nazi des Juifs occupe, à mon sens, une place particulière dans l’histoire épouvantable des grands massacres.
Pour plusieurs raisons. Et qui le diffèrent justement des autres génocides, non moins tragiques, pour cela je ne pense pas qu’il y ait d’échelle.
Le massacre des Juifs par les Nazis est l’aboutissement crucial d’une histoire longue de persécutions d’un peuple. Comme le fait remarquer en de nombreux endroits de son premier tome de
la Destruction des Juifs d’Europe, Raul Hilberg revient sur le fait que les Nazis s’agissant des Juifs n’ont fait que de poursuivre une étape plus loin un processus d’ostracisation d’un peuple qui jouait depuis le Schisme le rôle du bouc-émissaire parfait, et qu’en somme l’innovation des Nazis aura été de conduire cette persécution jusque dans des délires d’optimisations industrielles, en cela Auschwitz et plus particulièrement Birkneau, que l’on confond souvent avec le camp-père, sont le symbole parfait, bien qu’ils aient tué moins de personnes que le seul camp de Treblinka. A Birkneau le processus industriel était à son comble, à son apogée.
C’est le deuxième point majeur de différenciation des autres génocides, son industrialisation. Et comment des cerveaux malades comme celui d’
Eichmann ont procédé à la façon de celui d’un joueur d’échecs, prévoyant, anticipant, coup par coup le plus loin possible. Là aussi on considère Auschwitz-Birkenau comme les symbôles de cette industrialisation, et il apparaît comme très curieux par exemple dans la lecture de
la Destruction des Juifs d’Europe que Raul Hilberg n’y consacre que quelques pages de sa somme d’un peu plus d’un millier de page. Auschwitz était le dernier maillon d’une chaîne de production de mort nettement plus complexe que celui du fonctionnement d’un abattoir, tant il était beaucoup plus compliqué de séparer dans un premier temps la communauté juive du reste de la population, et les juristes du
Reich naissant y ont consacré d’incroyables énergies minutieuses, pour que mesure à mesure, décret à décret, et loi après loi, on puisse, dans leur esprit tatillon, de façon irréfragable, déterminer si une personne était juive ou non-juive — et tous les cas de dilution de la judéité au travers des unions mixtes étaient couverts — puis cerner, spolier et isoler tous les Juifs des territoires occupés, et enfin, et ce n’était sans doute pas non plus le plus facile à réaliser, déporter toutes ces personnes vers les camps de la mort, dont les perfectionnements de camp en camp n’étaient finalement que le fruit d’une pensée purement pragmatique et naturellement aveugle de l’atrocité qu’elle actionnait.
Et troisièmement, et ce n’est pas le moins important, le plus diffus, mais pas le moins important, que tout ce processus n’a été possible qu’avec le concours efficace d’une administration dans laquelle par nature les responsabilités étaient diluées jusque dans les gestes les plus simples de la vie de bureau. Or même si tous les Allemands et autres fonctionnaires des états occupés n’étaient pas systématiquement antisémites, il suffisait en somme qu’ils le soient juste un peu dans les détails pour lesquels leur action isolée participait au dessein plus large et dément de la destruction des Juifs d’Europe.
Or cet antisémitisme, même dans des proportions microscopiques, était suffisant pour le bon fonctionnement de toute cette industrie génocidaire.
Il y a là un point sur lequel il convient d’être particulièrement vigilant, d’un côté il faut la démence de quelques-uns pour fédérer et organiser le meurtre à grande échelle, et de l’autre, du côté des anonymes, des étincelles d’antisémitisme suffisent. Le genre même de parcelles empoisonnées qui survivent admirablement dans le cerveau, pas très performant, il est vrai, d’un fabricant de T shirts en mal d’idées pour vendre ses chiffons à la fin de l’été.
On reproche régulièrement aux organisations ou aux particuliers, dont je suis finalement, de soupçonner si souvent l’antisémitisme dans des formes souvent souterraines, et ces reproches émanent souvent aussi de personnes qui d’ailleurs ne sont pas nécessairement mal intentionnées, craignant justement que cette vigilance, parce qu’elle est trop souvent hérissée, finisse par porter préjudice même à ceux qu’elle aimerait défendre et protéger. Comme le démontre admirablement Pierre Vidal-Naquet dans
les Assassins de la mémoire, c’est sur cette capitulation future, qui finira bien par advenir la négation définitive, cette garde baissée un peu trop, que comptent les Faurissons, les Le Pens et les Dieudonnés — j’avais décidé d’inclure Siné dans cette liste de types pas fréquentables, mais on s’acharne à me dire que Siné n’est qu’un pauvre con qui s’amuse a jouer avec le feu près d’une citerne d’essence qui fuit et quand le brasier s’enflamme de s’écrier que ce n’est pas de sa faute, il n’était pas inscrit sur son paquet d’allumettes, il était dangereux de les craquer près d’une station-service, pour moi cela en fait un poltron, et un con en plus d’être probablement antisémite, mais ne citons pas son nom à cet endroit —, pour finir par imposer leur réécriture coupable de l’histoire et leurs avancées antisionnistes.
Quitte à paraître grincheux, voire répétitif et opiniâtre, il est de plus en plus urgent de ne pas baisser sa garde d’un pouce.
Je suggère volontiers au fabricant de t shirts le texte suivant en Allemand et en Polonais, merci à Sarah Cillaire d’avoir bien voulu me trouver des traducteurs précis pour cette citation d’Emile Zola. Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! — pour le choix de cette citation, je me suis volontiers mis dans la peau d’un fabricant de t shirts et je suis allé chercher une citation à propos d’antisémitisme sur un site qui appâte les badauds pour leur vendre des t shirts justement.