Leportillon1
Actualité
Leportillon2
Création
Leportillon3
Esthétique
Leportillon4
Editions

Actualités culturelles

Archives actu

Derniers articles de
Philippe de Jonckheere

Foirade

a propos de l’exposition « Samuel Beckett » à Beaubourg

samedi 26 mai 2007, par Philippe de Jonckheere

Les administrateurs de Beaubourg sont des voleurs. Ils sont de droite. C’est officiel. Il faut être riche pour avoir accès aux expositions de Beaubourg. C’est dix euros. Avec dix euros, vous allez partout dans le musée. Mais c’est dix euros. Si vous voulez aller voir l’exposition à propos de Samuel Beckett, mais que vous n’êtes pas du tout intéressé par l’exposition des airs de Paris — dans laquelle il y a peu à voir qui vaille —, ce n’est pas grave vous payez pour les deux quand même. Je hais ce petit peuple de comptables et de peigne-culs d’aministrateurs.

On pénètre dans l’exposition de Beckett à Beaubourg par une très belle toile de Claudio Parmiggiani, obtenue par l’accumulation et la fixation de la poussière au fond d’une bibliothèque, donnant ainsi à voir les livres qu’elle recèle en creux, par leur absence. C’est en fait une oeuvre magnifique, qui sans doute parce qu’elle représente des livres tels des fantômes, a été choisie pour l’entrée de l’exposition à propos de l’auteur des livres dont Maurice Blanchot écrivait : "« Peut-être ne sommes-nous pas en présence d’un livre, mais peut-être s’agit-il bien plus que d’un livre : de l’approche pure du mouvement d’où viennent tous les livres… » Peut-être, mais rien n’est moins sûr, tellement cette référence serait littéraire, ce que n’est pas cette exposition.

Elle se poursuit par un mur aux plaques chuchotantes, celles-ci s’animent à votre pessage pour murmurer des extraits, des textes courts, des poèmes, textes en anglais et en français, merveilleusement lus par Michael Lonsdale. Du côté gauche de ce couloir qui fait donc pénétrer dans l’exposition, un très long caisson à la lumière bleutée, paraît un effet décoratif un peu forcé et surtout sans grande pertinence. Ce genre d’effets va être de plus en plus appuyé à mesure que l’on progresse dans l’exposition. Choix décoratifs à l’à propos douteux qui ne cesseront de contrecarrer les oeuvres choisies pour accompagner le parcours de cette exposition, et dont il ne nous viendrait pas à l’idée de faire ici la critique — parmi ses oeuvres des dessins de Giuseppe Penone, des videos et des photographies de Bruce Nauman, des peintures de Bram Van De Velde, des lithographies de Richard Serra — mais auxquelles on paraît confier un rôle qui ne leur était pas naturellement dévolu, illustrer l’oeuvre écrite de Samuel Beckett.

Très rapidement ces choix d’illustrations finissent par trahir chez les organisateurs de cette exposition la plus superficielle lecture qui soit de Samuel Beckett. A chaque choix d’oeuvre exposée, il faut se poser la question de ce choix et d’aboutir à la conclusion qu’elle fut effectivement choisie pour souligner que l’écriture de Beckett ne serait que cette vaste garrigue déserte, néant immense, abstraite et seulement cela, et dans laquelle, en somme, l’homme serait surtout en prise directe avec la mort et l’au delà au travers de représentations un peu éculées du purgatoire. Et pour « illustrer » cette lecture superficielle, il n’y aurait que des oeuvres abstraites, ou si elles sont figuratives, ce qu’elles représentent auraient des contours tellements flous qu’elles seront difficilement discernables plastiquement des oeuvres abstraites. On assiste là aux mêmes choix iconographiques navrants que l’on trouve sur les pochettes de disques de musique classique, la peinture de genre et force natures mortes convenant admirablement à la musique baroque, la peinture romantique pour la musique romantique, là on ne peut pas se tromper, et dès qu’on entre dans le XXe siècle, c’est abstraction et compagnie, ce qui permet notamment des associations douteuses, mais souvent garanties de toutes attaques par l’esprit de spécialité, les mélomanes n’étant pas nécessairement férus de peinture et inversement.

On pardonnera vite qu’une salle de l’exposition fût consacrée à la peinture de Bram Van De Velde, puisque ce dernier était l’ami intime de Samuel Beckett, encore qu’en dehors des oeuvres que ces deux-là ont effectivement choisies pour les faire se rencontrer, les liens entre les deux oeuvres sont en fait ténus, pour le moins circonspects. Certes donc Bram Van De Velde et Samuel Beckett avaient associé des lithographies du premier à Foirades du second, mais alors un comparable voisinage avait été tenté, lui aussi avec succès, peut-être même davantage, avec le texte de Foirades donc, mais alors des gravures de Jasper Johns.

Mais hormis cette affaire de circonstances, est-ce que, par exemple, la vivacité des couleurs saturées par les plages sombres qui les entourent des toiles de Scully est une abstraction fidèle aux textes de Beckett, qui décrivent ce monde de magma terrien, tel que dans Comment c’est ?, ce n’est pas certain.

Quel serait le lien entre des lithographies de Richard Serra et l’oeuvre de Samuel Beckett ? Des figures géométriques simples ? Je n’ai pourtant pas le sentiment que lorsque les espaces sont décrits dans les romans de Beckett, ils confinent beaucoup à l’abstraction géométrique, mais bien davantage à une zone non franche entre les souvenirs de l’enfance, le haut des falaises irlandaises et au contraire des plaines immenses battues par les vents et au jour rare. Mais alors est-ce que le choix des figures géométriques simples ne serait pas davantage dicté par la seule pièce de Quad, qui, c’est vrai, prend un carré au sol pour figure constituante, mais est-ce une raison pour immédiatement citer Sol LeWitt ? Et n’est-ce pas également réducteur pour l’oeuvre de Sol LeWitt de se résoudre à l’équation Sol LeWitt = carrés, ou encore Richard Ryman = blanc ou noir ou toute forme de monochromes ?

Il y a de nombreux écrans vidéos montrant quelques unes des représentations célèbres des pièces de Beckett (En attendant Godot monté par Roger Blin, Oh ! les beaux jours avec Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie), mais surtout une impressionnante série de vitrines fétichistes, manuscrits et objets personnels, est-il indispensable de montrer les lunettes de Samuel Beckett, d’ailleurs à bien y réfléchir, est-il indispensable de savoir que Beckett portait des lunettes pour le lire ?, sans doute pas. Mais de penser qu’une telle information est partie prenante de la lecture de l’oeuvre de Samuel Beckett est probablement aussi ce qui motive l’exposition des si nombreux dessins, pas tous très heureux de Avigdor Arikha, au motif que ces dessins naturellement représentent Samuel Beckett, mais alors aucune des oeuvres — pour la plupart abstraites, je crois sans certitudes — du même Avigdor Arikha et dont on apprend à la lecture de comment c’était de Anne Atik, son épouse, qu’il eut de nombreuses discussions avec Beckett à propos de son travail de peintre. Si la lecture de l’oeuvre écrite de Beckett par les organisateurs de cette exposition ne brille pas, il apparaît, rétroactivement que leur compréhension de la peinture et des lieux de sa génèse, est à peine meilleure.

Et le plus ridicule sans doute dans cette exposition demeure les effets scénographiques, installations merdiques, celle, entre autres, d’Alain Fleischer, habituellement plus inspiré, que le voisinage de véritables oeuvres ne parvient pas à rehausser, sans compter que toute l’exposition est abritée par des murs noirs, noir c’est noir, Beckett = noir ?, non, décidément non, aucune finesse dans cette exposition.

Un ratage à la mesure des existences contratriées à l’extrême des personnages de Beckett, mais je doute fort que telles étaient les intentions de leurs organisateurs.


Leportillon1 est l'espace Actu du Portillon.com | Webmestre : Alain François | Fondé en 2001 par Etienne Barthomeuf, Céline Guichard et Alain François | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0