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Concert de singes savants

A propos du concert d’Henry Threadgill à Banlieues Bleues



Les neuf bons dixièmes de mes disques sont des disques très ennuyeux, on peut vraiment dire que ce soit là l’essentiel de ma collection de disques de jazz. Je ne dis pas cela par provocation, ni même pour faire l’intéressant, comme disent mes enfants, mais bien parce que c’est vrai. Le jazz est effectivement une musique pauvre, fondée sur des principes simplistes figés en des carcans de forme qui ne favoriseront jamais l’émancipation hors de ces limites ou même simplement le pas de côté, même encore inclus dans le périmètre strict du genre. Il y a tant de disques de jazz qui sont composés d’une douzaine de morceaux, six sur chaque face dans lesquels un quintet composé d’une section rythmique emmenée par une contrebasse et un batterie et qui s’adjoigent les services d’un piano qui ajoute à cette base rythmique un fond harmonique, puis ce seront un saxophoniste, souvent ténor, et un trompettiste qui imprimeront au quintet son cachet jouant au début de chaque morceau une manière d’arrangement mélodique entre leurs deux instruments, le thème, puis l’un des deux laissera tout le champ à l’autre, qui entamera une sorte d’improvisation autour de ce thème, le chorus, en général c’est le saxophoniste ténor qui commence, sauf si c’est un album de Miles Davis, et alors c’est toujours la trompette qui passe en premier, puis au terme d’un nombre de mesure multiple de huit, il laissera sa place au trompettiste, également après un nombre de mesures rigoureusement identique au nombre de mesures du précédent soliste, on laissera en général, le même espace d’expression au pianiste, une fois sur deux aussi, on laissera au contrebassiste la moitié du nombre de mesures dont ont disposé les cuivres, et on poussera parfois jusqu’à laisser ce même nombre de mesures divisé par deux au batteur et d’ailleurs ce sera jamais pour le plus grand bénéfice musical du morceau — les solos de batterie c’est, en dehors de quelques interprètes du calibre de Max Roach, très très pénible. Des albums de jazz comme celui-là, il y en des centaines peut-être même des milliers, et si vous voulez n’en écouter qu’un, je vous conseille Kind of Blue de Miles Davis, qui est au dessus de tous les autres, à l’intérieur de ce carcan étroit.

La révolte est venue au tout début des années 60 avec Ornette Coleman et les quelques brillants musiciens avec lesquels il jouait alors, Don Cherry, trompette, Charlie Haden, contrebasse, Ed Blackwell et Billy Higgins, batterie, et pas de pianiste donc. La difficulté, et c’est beaucoup cela qui rebute, pas seulement les réfractaires au jazz, mais la plupart des mélomanes avec une grande culture classique, c’est que pour goûter un peu les aventures d’Ornette Coleman, il faille avoir un peu étudié les centaines, on vous fait grâce des milliers, de disques ennuyeux dont j’ai décrit la monotonie un peu plus haut. Bref, il faut un peu être tombé dedans quand on était petit ou avoir eu un père qui écoutait le Modern Jazz Quartet quand vous étiez enfant, le soir quand vous étiez couché, et que vous n’aviez qu’à entrouvrir la prte de votre chambre pour vous endormir paisiblement au son des mailloches de Milt Jackson.

Et pour tout dire la révolte a été tellement adventive que des années plus tard, lorsque d’autres défrichaient des terres qui avaient déjà été survolées seulement par Coleman, ils passaient encore pour de doux dingues, des révolutionnaires dangereux, John Coltrane en tête, Eric Dolphy, Albert Ayler, Cecil Taylor, Charles Mingus, et un peu plus tard encore, l’Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton, et quelques tribus d’agités du même genre. Tous ces noms apparaissent aujourd’hui comme des monstres sacrés, une manière de garantie qu’en dépit de leurs dissonances et autres folies, cela reste de la bonne musique, de la meilleure qui soit, un peu comme si ceux-là étaient des peintres abstraits qui avaient en leur temps prouvé qu’ils savaient dessiner et peindre en exposant des toiles figuratives, et dans cette évolution favorable de notoriété, on ne peinera pas de trop pour croiser parmi les plus grands défenseurs de Coltrane, ceux-là même qui avaient quitté les salles de concert quand ce dernier n’avait pas encore été indentifié comme musicien crédible. D’ailleurs ceux-là, qui écoutent désormais Count Basie en cachette — sans comprendre que dans Basie, certes bien cachées, se trouvent parmi les sources souterraines qui aboutiront plus tard à Coltrane — parce que Basie c’est devenu mal, et qu’il faut crier fort qu’en dehors du free jazz, désormais plus de salut, quitte à souffrir un peu, parce que justement le free jazz est une musique éprouvante, exigeante de son auditeur, sans compter les légions qui se sont engouffrées dans le genre, comptant sur sa stridence, pour masquer leur absence de talent — Archie Shepp, par exemple, pour lequel je garde une inexintguible affection, même si je sais que c’est mal d’aimer Archie Shepp, Coltrane aimait la musique d’Archie Shepp, alors je peux bien l’aimer — entreprise malhonnête vouée au succès puisqu’elle s’adressait à ceux qui n’avaient pas reconnu grand chose dans Ornette Coleman et John Coltrane, donc déjà faiblement équipés d’esprit critique, leur jugement était d’autant plus vicié que désormais ils s’appliquaient à aimer des trucs impossibles, improbables, après avoir crié avec les loups contre Albert Ayler, ils tentaient de se faire pardonner en criant avec les loups en faveur cette fois-ci des Sun Ra et autres Pharaoh Sanders, cent mille lieux plus bas qu’Albert Ayler. Ceux-là même qui étaient passés à côté du Robert Frank des Américains, qui depuis en ont fait leur icône, tout en mettant un bémol sur le Robert Frank des dernières années, auront d’autant plus de difficulté, s’ils y parviennent un jour, à percevoir l’importance d’un Robert Heinecken, rien de nouveau à tout cela.

Mais le contre-coup de cette grande époque de grand n’importe quoi, est en fait, dans l’histoire du jazz, presque plus absurde, puisque se rendant compte que l’on avait donné un crédit excessif à des musiciens qui n’étaient que des usurpateurs, les anciens conspueurs de Coltrane, suiveurs de Sun Ra, allaient achever de renverser entièrement les valeurs et d’installer désormais sur les plus hautes marches du podium des machines à coudre ultra-rapides, de ces pianistes jouant à des cadences frénétiques et des stakanovistes du stacato à la trompette, et il importerait désormais que l’on joue également une musique nécessairement complexe, on en voudrait presque à Ornette Coleman d’avoir impulsé malgré lui ces nouveaux canons de la beauté avec une dizaine d’années d’avance sur ces contemporains, comme à son habitude, avec son orchestre échevelé Prime Time.

Et, ne m’en veuillez pas, c’est à cette histoire de la bêtise et à ses monuments que je ne pouvais m’empêcher de penser en écoutant le concert de Henry Threadgill à l’espace Pablo Neruda à Bobigny. Sur des rythmes d’une complexité folle, des 87/72 au moins, une équipe de singes savants s’est appliquée, menée par Threadgill lui-même, à enfiler les poncifs du jazz expérimental, comme des perles, d’ailleurs le public ne s’y trompait pas, enthousiaste devant les facéties du violoncelliste qui enchaînait, sans grande portée, à mon avis, les passages pizzicato avec une régularité métronomique de machine, et à toutes pompes, jouant au passage quelques effets de percussion sur son instrument à cordes dans une formation qui comprenait déjà un batteur qui avait par ailleurs la forte propension d’en foutre partout, et puis des passages à l’archer à la justesse si ce n’est douteuse, tout du moins sans âme dans ses fausses lenteurs, ou encore le public semblait comblé d’aise devant les gesticulations d’un bassiste accoustique, qui ne cessait de changer les réglages de son instrument pour un résultat parfaitement inaudible, ajoutez à cela que le patron s’est entiché de jouer, mal, de la flute pendant trois morceaux interminables, de revenir enfin à l’alto, mais était-ce la sonorisation mal équilibrée ou un soir de méforme, il ne parvint jamais à s’imposer un peu au dessus de ce magma hypersavant dans des rythmes au décompte des mesures exigeant de leurs musiciens de maîtriser de tête la résolution d’équation du troisième degré.

Bref un concert de jazz contemporain ennuyeux à mourir de plus, un de ces concerts que d’autres que moi seront contents de dire qu’ils en étaient, mais dans lequel la mayonnaise ne prit jamais, ce n’était pas faute d’agiter sa fourchette dans l’huile.

Pas mécontent, deux jours plus tard, d’écouter un peu de Duke Ellington.