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Chère petite chose de l’A.N.P.E.

chère petite chose de l’ANPE,

je t’écris cette lettre parce que j’ai bien compris, à la façon dont tu t’es calcifiée lorsque j’ai clôt notre dernier entretien, qu’on ne te disait pas grand-chose. On ne te parle pas assez, je vois bien. Je ne jurerais pas que tu en souffres, non. Mais quelque chose avertit tes sens atrophiés que ce n’est peut-être pas tout-à fait normal. Un étrange dysfonctionnement de ton protocole fait que les milliers de personnes à qui tu fais ouvrir la bouche dans ton bureau ne te parlent pas. Les sons qui sortent d’eux te traversent comment les courants un crabe vidé. Alors je t’écris. C’est de l’amour. Cette courte lettre n’aura pas la clarté morte qui préside aux règles que tu fixes à tes entretiens, elle n’aura pas la limpidité de tes mauvaises lectures mais je peux t’assurer qu’elle s’adresse à toi dans la langue des vivants.

Tout ce qui arrivera de grand ici-bas, arrivera sans toi. Tout ce qui se fera de beau ici-bas se fera malgré toi et les efforts de ta famille terrible, immense, peignée, lourde. Mais comment es-tu devenue cette bouillie grimacière, cette silhouette bordant une pâte indéfinie ?

C’est presque dire rien que dire « c’est fini » ceci tant dit de l’hiver ou de la hausse des prix que ça devient mince comme la mer à son bord pour parler d’une bête aussi dégueulasse. C’est dire rien de dire qu’on verra plus une gueule pareille, alors que toutes les autres gueules pareilles brillent encore à tous les anniversaires sur cet énorme gâteau pourri servi à toutes les cérémonies. Que rien n’a empêché d’apparaitre.

Alors dire rien ou « c’est fini » c’est pareil devant la vermineuse descendance de tous les fils de rien devenus rien. Le miracle le moins miraculeux du monde, le plus ordinaire miracle qui fait bourgeonner infiniment cette méïose de médiocrité où tes semblables deviennent tes semblables indifférenciés. Miracle de la transformation de la multitude en gelée. Mais par toi le monde peut toucher à l’oubli ; tu as un allié dans la place, juste au-dessus de ton chapeau vide : le soleil va cramer toute cette saloperie. Il n’y aura plus une trace de ton odeur infecte. Et il y a mieux encore, il n’y aura plus aucune trace de l’odeur infecte de celui à qui tu dois le fauteuil de plastique moulé qui te dresse au-dessus des cloportes. Le fauteuil coréen dessiné par un allemand où te grandit ton pouvoir de nuisance passager.

Vissé dans un nid de plis charnus, l’oisillon crevé dont il est l’adulte ventriloque fait pitié ; s’il avait encore assez de forces pour se retourner et fouiller du bec le matelas sali de rides où il dort, il n’y trouverait rien à bouffer qui ne lui retourne le gésier. Saloperie d’adulte qui n’aime de sa progéniture que les chapeaux déjà portés par toute la famille qu’il lui boulonne sur la tête. C’est le lumignon des générations, le phare qui pourrit dans les placards sans lumière qu’une portée passe à un autre sans honte, malgré la peau et la caillasse. Il va falloir d’autres gosses, encore, pour te haïr, en pure perte, une lignée à dandiner derrière ton cul mou, adulte forcément renégat et déballonné puisque celle que tu étais ne t’a pas empêchée de devenir ce qu’elle méprisait le plus : un adulte selon la règle.
Il n’y a pas un enfant, pas un seul qui n’ait eu la règle dans le collimateur, qui n’ait fait des promesses contre elle, qui n’aurait préféré renoncer à toute forme d’avenir plutôt que d’avoir cette sale gueule-là pour billet d’entrée et cette paresse-là, infinie, pour état d’âme.

Comment oses-tu te reproduire, charogne, alors que tu as déjà une longueur d’avance sur la mort, un infanticide pour socle de conscience et la destruction systématique de toutes les décisions prises contre la lourdeur par la crevette rose que tu étais, réduite en bouillie sous tes semelles raisonnables ?

Nous remplissons très différemment notre temps de passage ; le miens est consacré à pallier chaque jours les défauts d’imagination de l’enfant que j’étais en outrepassant dans la vie les désirs qu’il se donnait en rêverie. Je comprends que tu sanctionnes sans appel dans nos parodies d’entretiens tout ce qui te renvoie à ta traîtrise infinie.

Adulte merdique pour l’éternité, tu n’avais alors pas d’autre choix que d’être surveillant ; et les postes ne manquent pas. La plus grande partie de ceux qui travaillent n’ont pas d’autre fonction. Surveiller les autres au travail ou surveiller ceux qui ne travaillent pas, histoire de les rencaler aussi sec dans le bon cadre des réalités. Qu’ils aient eux-aussi un bout de chair humaine à tyranniser, un placard à surveiller et le cercueil de leur enfance assommée à polir. Le plus honnête des métiers est encore gardien de cimetière.

L.L.d.M.