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Fabrice Neaud - Journal, tome IV.

Changement d’échelle

Toujours fauché, je m’étais enfin jeté dessus dès que j’avais pu mettre de côté les 22 euros pour me l’offrir, et c’est avec gourmandise que j’abordais le quatrième tome du Journal de Fabrice Neaud.

Je croyais n’avoir à me plaindre que des pénibles promenades contemplatives et du documentaire poignant sur le rude peuple basque qui ouvrent le journal, mais le pire vient ensuite. Avec une solennité philosopharde pour éduquer les gardes-champêtres, Fabrice Neaud perd en route toute l’ambiguïté qui préside à une oeuvre d’art ; tellement contrarié à l’idée d’être mal compris (c’est-à dire, consubstantiellement chez lui - quelle que soit la méfiance qu’il affiche à l’égard de la collégialité - à celle d’être aimé tel qu’il se rêve d’être), il pontifie sur des questions de fiction en croyant lui jouer des tours. Non seulement ces tours lui sont joués depuis longtemps, depuis qu’il s’en écrit en vérité, mais la grossièreté des ficelles mises en oeuvres nous fait douter de l’auteur qu’on avait trouvé si subtil dans les trois autres volumes (je note par exemple le passage aussi niaisement taquin que naïf de de la dédicace, celui, franchement consternant, du pistage de la ville où se déroule le récit, ou celui, fugace, sur l’actualisation de l’amour achevé, motif sur lesquel Proust nous a brossé des dizaines de pages inoubliables et qui éclot puis meurt ici en une planche*).

Ce tome est celui de la petitesse, de la liquidation ordinaire de ses problème de voisinage aussi étriqués, hélas, que peut l’être toute vie de province (et j’en sais quelque chose depuis mon village rennais), même étendue au monde de la bande dessinée.

C’est aussi celui des justifications interminables dont aucun lecteur digne de ce nom n’a que foutre, à moins de se livrer au flicage des anecdotes que justement Neaud croit devoir dénoncer. Les universaux qui traversaient jusqu’ici l’usage du détail intime propre au journal se sont volatilisés au profit d’un jeu de con où tout doit être décompté ; il se justifiera au passage de l’académie du dessin, des conséquences d’un journal rendu public, bref, de tout ce qui compose ce récit que nous avions su aimer pendant trois volumes sans ces béquilles conceptuelles mal taillées. Neaud nous explique ce qu’est un journal. Une transposition. Laissez-le encore un peu se gonfler de lui-même et il va nous expliquer ce qu’est une bande dessinée, une fiction, un livre…

Chose plus inquiétante encore, Neaud se montre, dans ce volume, lâche : afin de ménager les susceptibilités de ceux dont il est actuellement entouré (le temps est, en quelque sorte, socialement rattrapé désormais dans le récit), il en ammoindrit la critique en changeant d’échelle, se montrant à ce moment-là sous l’espèce d’une figurine adoucie par les conventions les plus serviles de la bande dessinée dite humoristique.

Ça me fait bien chier pour tous ceux qui n’ont pas encore découvert ce travail de vous descendre ce quatrième tome quand je n’avais jamais pris le temps d’écrire de quoi vous faire aimer les trois autres ; c’est terrible, quand j’aime, je me tais, égoïste que je suis. Alors pour ceux-là, achetez les trois premiers volumes, et imaginez en pleurant que Fabrice Neaud a eu un tragique accident et n’a jamais pu finir son grand oeuvre ; pour vous, au moins, il y aura dans votre vie quelqu’un de plus à chérir. Pour les autres, épargnez-vous toute déception et achetez-vous les oeuvres complètes de Will Eisner, ça vous occupera quelques années sans que votre joie faiblisse.

*Car Neaud semble nager ici en pleine confusion : il fait de la bande dessinée en sous-estimant le public, même le sien, postulant que celui-ci ne lit pas et qu’il a mission de l’éduquer. Quand je pense qu’il se fout des pédagos…