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Une production à ne pas louper

Blockheads - Boulard/Vrod

Boxpock Publications

À première vue, peu d’association plus improbable, peu d’hybride moins viable que celui d’une batterie et d’un violoniste, fût-il aussi infidèle à son instrument que Jean-François Vrod dont Boxpock a déjà produit l’excellent foutoir sonore « Faire l’idiome pour avoir du son ».

Mais ce « blockheads », premier album unissant Régis Boulard et J.F. Vrod prouve que des idées les plus saugrenues ne naît pas forcément de la musique de cirque ; on aurait imaginé un album enjoué, dont le principal attrait eût été la bizarrerie et la légèreté, et nous sommes conduits à traverser une heure d’atmosphères rugueuses et inquiétantes, un souterrain sonore sombre et sinueux percé de quelques échappées lumineuses par la furtive déchirure d’un violon de tôle ou l’éclat brutal d’une cloche métallique, happés dans un boyau bourdonnant où guidés par des sifflotements comme les rats de Hamelin vers une nouvelle poche où roulent des mécanismes sourds et ralentis.

La batterie de Régis Boulard dessine, morceau après morceau, le plan d’une architecture fantasque, enfilade d’ossatures qui piègent l’oreille dans un jeu assignant autant d’importance à la verticale richesse des timbres associés qu’à l’horizontale déclinaison rythmique, le jeu subtil des variations, brisures, syncopes, faux jumeaux sonores et vrais jeux de miroirs métriques ; sous la direction de Jean-François Vrod une vie insidieuse et minuscule se débat dans les combles et pourrit les murs, se tortille en couinant, hurle ou râle, légions acoustiques nées d’un laboratoire qui rend si mince la frontière entre musique instrumentale et musique concrète, au point que nous sommes surpris, au détour d’un couloir charpenté par les claquements des peaux, d’entendre le violon violoner, d’entendre l’écho d’une voix familière et identifiable. Mais une architecture, aussi inventive soit-elle, n’est qu’un amas de matières mortes ; or la batterie est menée comme un animal qui s’essouffle, se reprend, rampe, file, se déhanche et court, dont toutes les percussions s’animent comme autant d’organes, cohérent comme un ensemble achevé, précaire comme toute vie en marche. C’est cette vie-même dont nous traversons le corps, et c’est elle encore qui se faufile dans son rythme et l’habite d’une vie seconde.

L’album est servi par un admirable travail de studio qui nous rend avec une acuité inouïe la vibration des peaux jusqu’au sentiment d’une proximité tactile, nous glissant sous la membrane ou nous faisant éprouver la froide dureté d’une cymbale atténuée. J’aimerais bien rajouter quelques lignes mitigées à mon enthousiasme, mais le plaisir que j’éprouve à écouter cet album pour la troisième fois en écrivant cette critique est sans ombre ; il ne manque pas même la part de férocité à l’encontre des règles du jeu à laquelle nous a habitué Régis Boulard dont le mépris à l’égard des catégories usuelles cloisonnant les genres musicaux donne ici une inventaire qui va du labourage le plus brutal à la dentelle florentine. Deux hurons en chaussons de danse dont on attendra désormais avec appétit toutes les prochaines productions.

L.L.d.M.